La Mort et Le Mourant
Introduction
Cette fable se trouve dans le recueil Fables, deuxième partie, livre VIII, 1, publié en 1678. Elle est inspirée d'Abstémius.
Sujet: C'est une fable relativement longue, d'environ 60 vers avec l'hétérométrie habituelle (alternance alexandrins/octosyllabes) et les 3 types de rimes:
- Plates (v. 5-6)
- Croisées (v. 13-16)
- Embrassées (v. 1-4)
Le titre est original: il n'y a pas de nom d'animaux mais une allégorie de la mort.
On remarque 2 blancs typographiques, ce qui indique 3 parties. Le récit va être encadré par 2 morales différentes, la 2nde apportant des précisions par rapport à la 1ère. C'est un sujet général, universel, applicable en tout temps, à toute personne. On a quitté le monde de la cour: un vieillard appelé par la mort lui demande de lui accorder encore un peu de temps. Il argumente en vain et la mort l'emporte. Il y a 3 mouvements évidents pour les 3 axes.
Problématique: Quelle est la relation entre les différentes parties?
Plan:
I. La première moralité (v. 1 à 19)
II. Le récit (v. 20 à 50)
III. La seconde moralité (v. 21 à 60)
I. La première moralité (v. 1 à 19)
a) Des propos généraux
Cette morale est en tête et de plus très longue, c'est étonnant. Elle tient des propos généraux, malgré l'occurrence du «vous» (v. 13), du «je» (v. 18) et du «hélas!» (v. 5). Mais ces éléments restent secondaires. La généralité de ces propos est renforcé par le présent de vérité général. Le fabuliste ne s'implique donc pas.
V. 1 à 4: rimes embrassées; V. 5 à 8: rimes plates; V. 9 à 19: rimes croisées
Les 4 premiers vers constituent un quatrain qui présente une réflexion philosophique sur la mort., résumant tout. L'idée présentée ici est une pensée antique, reprise par Montaigne: la pensée stoïcienne. Celle-ci affirme qu'il faut accepter la mort, être conscient de la mort puisque mourir est notre destinée à tous.
Les 3 derniers vers sont unis avec le récit: l'Homme ordinaire ne se fait pas cette réflexion il ne se prépare pas à la mort. Il y a donc ici une opposition entre les premiers et les derniers vers de cette morale. C'est le seul passage qui montre que la position de l'Homme ordinaire n'est pas sage. La position idéale est celle de l'homme sage, du philosophe. En effet, ceux-ci sont prêts à partir, tandis que les hommes ordinaires ne le sont jamais puisqu'ils ont oublié l'essence même de la condition humaine.
b) Deux visions opposées (v. 1 à 4 VS 17 à 19)
On a d'abord la vision du Sage, qui considère la mort comme une épreuve de la vie: «sage» rime avec «passage». Pour le sage, la mort est un passage d'un état à un autre. C'est une vision apaisée et idéale de la mort.
Puis vient la vision de l'homme ordinaire, qui a oublié cette vérité: «ignoré» rime avec «préparé». Ceux-ci ne savent rien et donc ne sont pas prêts. C'est une situation commune.
c) La Fontaine donne son avis (v. 5 à 12)
Le fabuliste développe sa pensée de façon impersonnelle, en apparence de façon neutre mais on perçoit sa personnalité avec le «hélas!» (v. 5), qui marque le regret. La mort concerne tout le monde, y compris les enfants de roi (v. 9), qui est alors 2 fois plus scandaleuse. C'est une manière de flatter le roi.
Le fabuliste prévient le lecteur que face à la mort, aucun argument n'est valable pour l'éviter: «Défendez-vous» (v. 13), «Alléguez» (v. 14). Il prépare aussi au récit qui va suivre.
Cette première strophe n'est donc pas à proprement parler une morale car elle et beaucoup trop longue et développe une réflexion personnelle. On a donc ici affaire à une fable atypique, où la fabuliste intervient peu.
II. Le récit (v. 20 à 50)
Cette partie constitue le coeur (31 vers) et est aussi longue que les deux morales réunies. C'est assez atypique d'avoir autant de morale que de récit.
a) La composition du récit
Le récit est lié aux deux morales: «die» du vers 18 de la morale rime avec le «vie» du vers 20, appartenant au récit. De plus, le vers 51 assure le lien entre le récit et la 2nde morale.
V. 20 à 24, ce n'est qu'une phrase, qui explique la situation avec un jeu d'opposition entre les «cent ans de vie» (étant un cas extrême, irréaliste) et le «précipitamment» (exprimant la mort brutale et soudaine) et la répétition du mot «sans».
b) Les différents discours
Ce récit est constitué de 2 discours:
- Celui du mourant, occupant 5,5 vers. Il a beaucoup à dire et s'exprime donc en alexandrin. Il développe 3 arguments (sa femme, son arrière-neveu et l'aile de sa maison) à l'aide de 3 phrases donc 3 vers. Ceux-ci sont encadrés par des paroles visant à amadouer la mort. On note le rejet de «au pied levé» (v. 25) et le «ô Déesse cruelle» (v. 29), qui montre qu'il la flatte. Enfin l'adjectif «pressante» (v. 29) appuie la notion du «précipitamment» (v. 21)
- Celui de la mort, qui occupe 21 vers, avec un hétérométrie, afin d'éviter l'ennui. Elle répond précisément, point par point en reprenant les arguments et les flatteries. Elle rappelle l'âge exceptionnel du vieillard et lui montre qu'il a été largement averti par les signes de la vieillesse, qu'est la perte de l'énergie vitale. La mort veut lui montrer qu'il n'a plus grand chose à perdre puisqu'il ne vit plus au sens vrai du terme. Il ne fait que survivre, s'accrocher à la vie, ce qui est égoïste.
La position de la mort est beaucoup plus développée car la fable porte sur la mort et le fait qu'il faille savoir accepter ce passage. C'est d'ailleurs la mort qui est mise en premier dans le titre. La Fontaine est donc clairement du côté de la mort: «La Mort avec raison» (v. 51). Il ne faut pas s'accrocher à la vie. Ce récit sert d'exemple à la réflexion de la 1ère strophe, elle illustre des propos généraux. On représente une idée par le biais d'un récit.
III. La seconde moralité (v. 21 à 60)
a) Les liens
Le vers 51 porte un jugement sur toute la 2nde partie, le récit, ce qui l'unit avec la 2nde morale. Puis, le fabuliste apostrophe le vieillard, v. 55: «Tu murmures, vieillard!», cette partie est donc bien liée au récit. De plus, La Fontaine intervient plus dans cette 3ème strophe: «je» (v. 51, 59), «tu» (v. 55, 56, 59), son opinion se dessine plus clairement.
b) La métaphore
La vie et la mort sont ici associées à un banquet, duquel il faut partir en disant au revoir, après avoir passé un moment agréable. C'est une image sereine de la mort, qui la présente comme un voyage, un passage. C'est en effet un euphémisme.
c)
V. 55, l'apostrophe au vieillard s'oppose tout de suite après aux «jeunes», ce qui montre la brutalité de la mort, celle ci étant une rupture scandaleuse.
On remarque aussi v. 56-57 un enjambements choquant: «vois-les courir à des morts»
La Fontaine nuance aussi la belle et glorieuse mort à la guerre qui n'en demeure pas moins cruelle (v. 58). Cette nuance est amenée par un chiasme: adjectif, conjonction, conjonction, adjectif. Le fabuliste a donc un point de vue mesuré.
Le vers 60 est constitué d'une maxime courte exprimant un point de vue générale, formée par un parallélisme: 5 pieds, morts – meurt, 5 pieds, avec de surcroît une répétition de «le plus»
Le fabuliste est en accord avec la mort, il a une vision mesurée, n'est pas aux extrêmes. C'est un bon classique, l'idéal de l'honnête homme.
Conclusion
Il y a dans cette fable originale deux points de vue concernant la mort, (d'où la structure) le fabuliste prônant le stoïcisme. C'est la 1ère fable du VIII ème livre, qui s'oppose à la dernière (Le loup et le Chasseur), soutenant elle le Carpe Diem d'Horace.